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Lettre d'Antonin Artaud

 
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nad
Bipote Diamant

Hors ligne

Inscrit le: 29 Jan 2010
Messages: 3 734

MessagePosté le: Mar 4 Mar 2014 - 15:44    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud Répondre en citant

Lettre d'Antonin Artaud à Jacques Rivière.

5 juin 1923

Monsieur,

Voulez-vous, au risque de vous importuner, me permettre de revenir sur quelques termes de notre conversation de cet après-midi.

C'est que la question de la recevabilité de ces poèmes est un problème qui vous intéresse autant que moi. Je parle, bien entendu, de leur recevabilité absolue, de leur existence littéraire.

Je souffre d'une effroyable maladie de l'esprit. Ma pensée m'abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu'au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l'esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée. Je suis au-dessous de moi-même, je le sais, j'en souffre, mais j'y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait.

Tout ceci qui est très mal dit risque d'introduire une redoutable équivoque dans votre jugement sur moi.

C'est pourquoi par égard pour le sentiment central qui me dicte mes poèmes et pour les images ou tournures fortes que j'ai pu trouver, je propose malgré tout ces poèmes à l'existence. Ces tournures, ces expressions malvenues que vous me reprochez, je les ai senties et acceptées. Rappelez-vous : je ne les ai pas contestées. Elles proviennent de l'incertitude profonde de ma pensée. Bien heureux quand cette incertitude n'est pas remplacée par l'inexistence absolue dont je souffre quelquefois.

Ici encore je crains l'équivoque. Je voudrais que vous compreniez bien qu'il ne s'agit pas de ce plus ou moins d'existence qui ressortit à ce que l'on est convenu d'appeler l'inspiration, mais d'une absence totale, d'une véritable déperdition.

Voilà encore pourquoi je vous ai dit que je n'avais rien, nulle part en suspens, les quelques choses que je vous ai présentées constituant les lambeaux que j'ai pu regagner sur le néant complet.

Il m'importe beaucoup que les quelques manifestations d'existence spirituelle que j'ai pu me donner à moi-même ne soient pas considérées comme inexistantes par la faute des taches et des expressions malvenues qui les constellent.

Il me semblait, en vous les présentant, que leurs défauts, leurs inégalités n'étaient pas assez criantes pour détruire l'impression d'ensemble de chaque poème.

Croyez bien, Monsieur, que je n'ai en vue aucun but immédiat ni mesquin, je ne veux que vider un problème palpitant.

Car je ne puis pas espérer que le temps ou le travail remédieront à ces obscurités ou à ces défaillances, voilà pourquoi je réclame avec tant d'insistance et d'inquiétude, cette existence même avortée. Et la question à laquelle je voudrais avoir réponse est celle-ci : pensez-vous qu'on puisse reconnaître moins d'authenticité littéraire et de pouvoir d'action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu'à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur ? J'admets qu'une revue comme la Nouvelle Revue Française exige un certain niveau formel et une grande pureté de matière, mais ceci enlevé, la substance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment, qu'elle ne parvienne pas littérairement à exister ? C'est tout le problème de ma pensée qui est en jeu. Il ne s'agit pour moi de rien moins que de savoir si j'ai ou non le droit de continuer à penser, en vers ou en prose.

Je me permettrai un de ces prochains vendredis de vous faire hommage de la petite plaquette de poèmes que M. Kahnweiler vient de publier et qui a un nom : Tric Trac du Ciel, ainsi que du petit volume des Contemporains : les Douze Chansons. Vous pourrez alors me communiquer votre appréciation définitive sur mes poèmes.

Antonin Artaud.
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MessagePosté le: Mar 4 Mar 2014 - 15:44    Sujet du message: Publicité

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Sealsheep
Bipote Turquoise

Hors ligne

Inscrit le: 05 Mai 2014
Messages: 173

MessagePosté le: Mar 3 Juin 2014 - 15:11    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud Répondre en citant

Y'en a une d'Antonin Artaud, que j'aime bien aussi. Parce que je vis dans un milieu de gauchistes anarchistes (mais la plupart du temps je les aime hein!) qui pour le coup disent que ma maladie et mon traitement on été crée par le lobbie pharmaceutique etc etc... Et mon meilleur ami pour me consoler m'avait envoyer celle ci d'Artaud :

Monsieur le législateur,

Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con.

Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomaniaque de la nation parce que

1° Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime ;

2° Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien ;

3° Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ;

4° Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux ;

5° Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ;

6° Il y aura toujours des fraudeurs ;

7° Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ;

8° Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix.

C’est avant tout une question de conscience.

La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes : c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.

Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de la vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.

Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer ; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.

Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

L’angoisse qui fait les fous.

L’angoisse qui fait les suicidés.

L’angoisse qui fait les damnés.

L’angoisse que la médecine ne connaît pas.

L’angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’angoisse qui lèse la vie.

L’angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.

Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit le disposer de mon angoisse, d’une angoisse ne moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblements du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur précise, de celle, foudroyante, de mon esprit !

Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.

Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Legislateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécillité. Ton igorance de ce que c’est un homme n’a ’égale que ta sottise à la limiter.

Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.

* in L’ombilic des Limbes (1925). NRF, Poésie/Gallimard, 1993 pp. 68-72
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zabou13
Bipote Turquoise

Hors ligne

Inscrit le: 17 Déc 2013
Messages: 155

MessagePosté le: Mar 3 Juin 2014 - 23:06    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud Répondre en citant

Bravo Anthonin Artaud et merci Sealsheep pour cette publication , j'adhère totalement et je suis medecin
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luciel
Bipote Turquoise

Hors ligne

Inscrit le: 27 Nov 2013
Messages: 344

MessagePosté le: Ven 6 Juin 2014 - 23:27    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud Répondre en citant

"Se retrouver dans un état d'une extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel. "
in. Le pèse-nerfs
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sasmira
Bipote Emeraude

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Inscrit le: 25 Sep 2013
Messages: 49

MessagePosté le: Mer 6 Aoû 2014 - 13:12    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud Répondre en citant

Bonjour,
dans le même esprit, lire les paroles et écouter la chanson de Damien SAEZ "Les fils d'Artaud"... Merci pour ce post car j'avoue ne pas avoir fait le lien avant de le lire entre cette chanson et ce M. Antonin Artaud... et quelle coïncidence, sans le savoir, mon petit dernier s'appelle justement Antonin....
Sasmira
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Epsilon Eridani
Bipote Saphir

Hors ligne

Inscrit le: 19 Juin 2010
Messages: 603

MessagePosté le: Mer 6 Aoû 2014 - 14:11    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud Répondre en citant

Merci, Nad
Merci, Sealsheep
Merci, Sasmira
Merci, luciel

Seule la sensibilité de certaines femmes, peut réagir, assimiler, digérer ?
Ces lettres ouvertes et autres documents non plus vingt ans et pourtant l'homme lui n'a toujours pas grandi.


Bien à vous,
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:41    Sujet du message: Lettre d'Antonin Artaud

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